Livre 2 · Partie 2 · Chapitre 7
Le col s’ouvre
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Prêt à écouter.
Kora atteignit Nashkel avant que son histoire y parvienne.
De peu.
Un garçon aperçut la troupe au bord de la cour des chariots. Il fixa les manches noircies de fumée, le garde appuyé sur un compagnon et les paquets portés avec trop de précaution pour n’être que des marchandises.
Puis il courut.
Quand Kora les mena entre les hangars extérieurs, les têtes se tournaient à chaque porte, à chaque poteau d’écurie. On abandonnait les réparations des chariots à moitié faites. Les conversations s’interrompaient au milieu des mots.
La boue et la cendre collaient aux gardes qui revenaient. Du sang séché marquait une joue de Kora. Sa lance frappait le sol au même rythme régulier que pendant la montée.
La foule se pressa plus près.
Darran s’y fraya un passage.
Il compta Kora d’abord, puis chaque garde derrière elle. Son regard s’arrêta sur chaque écharpe, chaque bandage ensanglanté, avant de trouver Rishi et Maeril à l’arrière.
Alors seulement ses épaules s’abaissèrent.
« Grâces soient rendues à la Dame des Écus. »
Kora s’arrêta devant lui. « Nous allons à peu près bien. »
Darran regarda le garde appuyé sur un compagnon. Puis les paquets enveloppés de tissu.
« Quels dégâts ? »
« Du sang. De la peur. Personne à enterrer. »
Il expira lentement.
Quelqu’un derrière Darran lança : « Les géants ? »
Kora se tourna vers la voix.
« Morts », dit-elle. « Tous les deux. »
Le temps d’un battement de cœur, même les bêtes semblèrent se taire.
Puis les mots tous les deux traversèrent la cour. On le répétait à ceux de derrière. Les exclamations devinrent des rires. Les rires éclatèrent en acclamations.
Les questions se refermèrent autour de Kora et de ses gardes.
Maeril resta en retrait. La suie striait une de ses cornes, et le mélange de glands brun-vert avait séché sur ses doigts. Près d’elle, Rishi gardait un bras contre la coupure sous ses côtes.
Les gens de la ville leur jetaient un regard. Leurs questions revenaient à Kora.
Maeril regarda Nashkel choisir les visages dont la ville avait besoin pour son histoire.
Quand la cour ne put plus contenir le soulagement, celui-ci les suivit dans l’auberge.
À la nuit noire, la salle commune était devenue trop chaude et trop bruyante. Les bols passaient par-dessus les épaules. Le pain disparaissait dès qu’il arrivait sur les tables. Un marchand immobilisé assez longtemps pour en devenir généreux offrit de la bière à quiconque pouvait lever un gobelet.
Kora se tenait près de l’âtre avec le premier gobelet qu’on lui avait mis de force dans la main.
« Un discours ! » cria quelqu’un.
« Non. »
« Alors, bois ! »
Kora examina cette demande. Elle leva son gobelet.
« Ce soir, c’est la tournée des géants », cria-t-elle.
Le marchand leva le sien. « À ceux qui les ont abattus ! »
Les gobelets frappèrent les tables. La salle acclama les vivants et maudit les morts.
Puis les récits commencèrent.
Ils devinrent faux à une vitesse impressionnante.
À la deuxième chope, Maeril avait incendié la moitié de la montagne. À la troisième version, Kora avait transpercé le pied d’un géant de sa lance et lui avait ordonné de tomber.
Un garde comptait au moins quarante kobolds, chacun armé d’un couteau plus long que ses jambes. Un conducteur jura qu’un géant avait tué l’autre parce que Maeril avait insulté sa mère.
Maeril leva une main tachée. « Si j’avais insulté la mère d’un géant, tout le monde se souviendrait des mots exacts. »
On rit.
Puis un homme près de l’âtre raconta que le moine était sorti de la fumée avec des yeux noirs et des ailes qui avalaient le feu.
Les gardes cessèrent de rire.
Rishi regarda dans son gobelet.
Kora posa le sien. « Il a fait ce qu’il fallait. »
Un garde hocha la tête. Puis un autre.
Quelqu’un relança une dispute sur le nombre de kobolds, et la salle s’autorisa à passer à autre chose.
Quand le bruit baissa assez pour qu’on puisse parler d’un côté à l’autre d’une table, Darran vint trouver Rishi et Maeril. Il posa une bourse de cuir entre eux. Les pièces pesèrent lourd sur le bois.
« La somme entière. Avec un supplément pour le danger. Merci. »
Maeril attira la bourse à elle. « Nous saurons quoi en faire. »
Rishi baissa la tête. « Merci. »
Darran secoua la sienne. « Non. Cette part-là me revient. »
Ils la lui laissèrent.
La famille de la caravane s’approcha plus tard.
La mère vint la première, même si les deux enfants derrière elle avaient manifestement décidé de l’ordre. L’aîné tendit un carré de tissu plié.
Maeril le reçut à deux mains.
À l’intérieur, plusieurs sucreries malmenées par la route s’étaient collées les unes aux autres sous leur emballage.
« Ce sont des bonbons », expliqua le plus jeune.
Maeril regarda le cadeau, puis les deux visages graves. « Des composantes de sort indispensables. »
Les deux enfants hochèrent la tête, satisfaits.
Leur mère toucha la manche de Maeril. « Merci. »
Maeril replia le tissu sur les bonbons. « Vous les avez gardés tranquilles pendant que les chariots attendaient. Ça comptait aussi. »
Les yeux de la femme brillèrent. Elle hocha une fois la tête et emmena les enfants.
Maeril resta là, le petit paquet entre ses paumes.
Autour d’elle, la bataille grandissait et perdait en vérité à chaque récit. Elle écoutait les rires et cherchait comment les rejoindre.
Puis elle regarda Rishi.
Le temps d’un souffle, le feu disparut derrière des ailes noires. Les yeux de Rishi devinrent deux vides dans le visage qu’elle connaissait.
Les mains de Maeril se crispèrent sur les bonbons.
Elle se leva sans un mot. Elle traversa la salle commune la tête baissée et monta l’escalier.
Rishi la regarda partir.
Il avait vu la peur avant qu’elle se détourne.
Il resta le temps qu’un récit s’achève et qu’un autre commence.
Puis il posa le gobelet auquel il n’avait pas touché et la suivit.