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Prêt à écouter.

Personne ne les trouva pendant leurs deux premiers jours à Franc-Marché.

Au matin du troisième, la chambre louée avait presque cessé de ressembler à une cachette.

Elle était trop petite pour être confortable. Maeril s’était cogné deux fois le tibia contre le même cadre de couchette. Le lit les contenait à peine tous les deux, surtout quand elle protégeait son épaule blessée et que Rishi tenait ses côtes meurtries à l’écart de son coude.

La couchette leur servait désormais de table. Leurs sacs y étaient ouverts à côté de tissus de rechange et d’un équipement qu’ils ne gardaient plus empaqueté pour une fuite immédiate. Leurs deux manteaux pendaient, secs, à des patères. La crasse du voyage dessinait encore un anneau gris dans la cuvette sous la fenêtre aux volets fermés.

Le bâton de Rishi et la sacoche de Maeril reposaient contre une chaise dont un pied était trop court. Quelqu’un avait enveloppé le dernier quignon de pain et l’avait laissé sur le siège.

Même le plancher lui était devenu familier.

Une lame protestait quand Maeril se tenait près de la cuvette. Une autre grinçait sous Rishi lorsqu’il traversait la pièce avec trop de précautions au réveil. La première nuit, chaque bruit avait été un avertissement. Ce n’étaient plus que les défauts d’une chambre louée.

Franc-Marché s’éveillait derrière les volets dans un grand bruit, sans urgence.

Des charrettes passaient en cahotant. Quelqu’un discutait le prix du pain. Un enfant criait, recevait une réponse de plus loin dans la rue, puis criait encore.

Après la traversée sous la pluie, où chaque bruit de sabot pouvait appartenir à un poursuivant, un vacarme si ordinaire paraissait impossible.

Personne n’entrait dans la cour pour poser des questions. Aucun poing ne frappait à leur porte. Aucune voix, en bas, ne décrivait une tieffeline verte voyageant avec un moine couvert de bleus.

Teren leur avait promis qu’ils y seraient suffisamment en sécurité.

Pas en sécurité tout court. C’était un homme trop honnête pour ce mot. Franc-Marché était seulement assez grand pour engloutir des étrangers, assez occupé pour retarder les questions et assez loin du Barde Balafré pour que le mensonge qui les attendait ne les ait pas rattrapés.

Maeril avait connu Teren moins d’une journée. Elle avait pourtant fait confiance à ses indications et au refuge qu’il avait nommé.

Cela restait surprenant.

Elle demeura allongée, à écouter la ville lui donner raison.

La lumière du soleil se glissait entre les volets et rendait la poussière visible. L’odeur de céréales bouillies montait de la salle commune.

Près de Maeril, Rishi dormait profondément. Son souffle était lent et régulier, sans les cassures qu’y mettait la douleur sous ses côtes.

Bien.

Elle tourna la tête sur l’oreiller.

La lèvre inférieure fendue de Rishi avait séché en une ligne sombre. La coupure semblait prête à se rouvrir s’il souriait trop largement, même si les grands sourires n’avaient jamais représenté un danger majeur chez Rishi.

Le sommeil avait détendu sa mâchoire et adouci la vigilance autour de ses yeux. Les bleus restaient. L’épuisement restait. Pour une fois, il ne s’obstinait pas à rester debout sous leur poids.

Maeril le regarda un souffle de plus que nécessaire. Puis elle détourna les yeux avant que la tendresse devienne quelque chose qu’il lui faudrait examiner.

Un vent doux fit claquer les volets.

Les doigts de Rishi se plièrent contre la couverture. Sa respiration changea et ses yeux s’ouvrirent lentement. Ils trouvèrent le plafond, la fenêtre, puis Maeril.

« Toujours vivant ? » demanda-t-elle.

Il examina les faits. « Apparemment. »

« Bien. J’ai trop de bleus pour te porter jusqu’en bas. »

Rishi sourit. Sa lèvre se fendit de nouveau et écourta le sourire.

Maeril se souleva sur un coude. La douleur traversa l’épaule qui avait heurté le plancher de l’auberge. Elle passa la langue sur ses dents.

La trace amère de l’acide avait enfin disparu.

Le souvenir lui rendit le visage de la tueuse qui se couvrait de cloques, et le goût faillit revenir. Maeril les repoussa tous deux.

Depuis la chapelle en ruine, il leur avait fallu une autre journée de vigilance pour atteindre Franc-Marché. Ils observaient chaque hauteur avant de la franchir, écoutaient chaque charrette, jaugeaient deux fois chaque voyageur qui approchait.

La ville était apparue peu à peu : des toits, de la fumée, des chariots, puis la laideur bénie de gens plus occupés à vendre des oignons qu’à chasser des fugitifs.

Dans la première auberge dont la patronne avait paru peu curieuse, la femme derrière le comptoir avait demandé de l’argent, le nombre de nuits et s’ils voulaient le petit déjeuner.

Pas de noms. Pas d’explications.

Maeril avait failli l’embrasser.

Près d’elle, le matelas bougea tandis que Rishi se redressait avec précaution.

« Ça fait mal ? » demanda-t-elle.

« Ça va mieux. »

« Ce n’était pas la question. »

« C’est la réponse qui risque le moins de me renvoyer au lit. »

« L’honnêteté des moines. Techniquement présente. Moralement agaçante. »

« La sollicitude des magiciennes », dit Rishi. « Techniquement de la gentillesse. Surtout de la menace. »

Maeril haussa un sourcil. « Surtout ? »

Ils se lavèrent, s’habillèrent et descendirent.

Les voyageurs se pressaient aux tables de la salle commune autour de pain et de bouillie claire. Le personnel circulait entre eux avec des bols, des gobelets et des assiettes de quelque chose qu’on avait frit jusqu’à le rendre méconnaissable.

La fille de l’aubergiste apporta un pot d’eau chaude et annonça : « Le marché est plein aujourd’hui », comme si elle parlait du temps.

Maeril la remercia.

Le premier regard de la jeune fille alla aux cornes et à la queue de Maeril. Le second trouva les pièces sur la table. Elle les prit sans reculer ni toucher un signe sacré. La curiosité avec laquelle elle regarda les bleus de Rishi ne portait aucun jugement.

Des pièces. Pas de questions, pensa Maeril. Je pourrais m’y habituer.

Par la porte ouverte, un vendeur proclamait le prix de ses gâteaux. Quelqu’un le traita de menteur. La foule rit.

Maeril se tourna vers le bruit. « J’ai passé assez de temps en haut. »

« Tu vas manquer à la chaise », dit Rishi.

« La chaise sait ce qu’elle a fait. »

Elle se leva. « Viens. Allons voir quels ennuis un commerce honnête peut nous réserver. »


Franc-Marché s’ouvrit autour d’eux dans le plein vacarme du marché matinal.

Des chariots formaient des rangs irréguliers. Des auvents rapiécés s’étiraient au-dessus des étals, et des lés d’étoffes vives remuaient au vent. La fumée portait dans la foule les odeurs du pain, des oignons et de la viande épicée.

Partout, on discutait les prix avec l’indignation éclatante de gens qui s’attendaient à survivre au désaccord.

Maeril s’arrêta devant une marmite de ragoût épais, riche en haricots, saucisse et oignons.

« Ça », dit-elle avec un respect solennel, « c’est de la nourriture. De la vraie. »

« Oui. »

« Deux bols ? » demanda Rishi.

Maeril examina la question. « Trois. Le troisième, c’est pour le préjudice moral. »

La femme derrière la marmite sourit largement et servit en conséquence.

Maeril goûta le ragoût. Trop de poivre. Des haricots fondants, de la bonne saucisse, des oignons cuits comme si quelqu’un les respectait.

Elle ferma les yeux. « Sacré. »

Ils mangèrent au bord de l’étal tandis que le marché passait autour d’eux. Rishi prit son temps. La chaleur et la nourriture lui rendirent un peu de couleur.

Quelque chose se dénoua en Maeril.

Après les bols, ils flânèrent.

Maeril s’arrêta pour des herbes, de la cire, du papier et plusieurs objets dont l’utilité devenait de plus en plus difficile à défendre. Rishi suivait dans un silence patient, jusqu’à ce que l’étal d’un artisan du cuir retienne son attention.

Du fil ciré pendait au-dessus de trousses d’outils roulées, de chutes de cuir, de pains de cire d’abeille et de flacons d’huile bouchés.

Maeril suivit son regard. « Les bottes. »

Rishi hocha la tête.

Le nettoyage avait révélé les dégâts sous la boue. La couture s’était déchirée sur un côté. Le bout d’une botte était très éraflé, et le cuir gardait la déformation des pieds qui l’avaient façonné avant les siens.

L’artisan lui proposa trois grosseurs de fil. Rishi testa chacune entre le pouce et l’index avant d’en choisir une. Il ajouta un fil plus fin, une petite alêne, de la cire d’abeille et un carré de tissu souple.

Puis il ouvrit un flacon d’huile et le sentit.

« Trop agressive. »

L’artisan en sortit un autre. Maeril le déboucha et inspira.

« Mieux. Il lui manque encore quelque chose de vert. »

« Pour les bottes ? » demanda l’homme.

« Et pour les pieds d’un moine qui croit que la souffrance forge le caractère. »

Rishi la regarda.

« Je respecte ta discipline », dit-elle. « Je refuse de la sentir pendant trois jours. »

L’artisan les considéra tous les deux et annonça un prix.

Maeril le corrigea.

Quand ils partirent, Rishi portait les outils de réparation. Maeril portait l’huile avec la satisfaction de quelqu’un qui avait empêché une calamité publique.

Plus loin, des marchands de routes s’étaient rassemblés sous un unique grand auvent. Des cartes pendaient au-dessus de leurs tables. Des livres d’itinéraires et des guides de voyage formaient en dessous des piles inégales.

Maeril en ouvrit plusieurs avant qu’un volume usé, relié de fil, attire son regard.

Forêt de Tethir et lisières du Wealdath.

« Le Wealdath », dit Rishi.

Elle leva les yeux du titre.

« Tu voulais y aller. »

Il s’en souvenait.

« J’ai dit que ça m’intéressait. »

« Plus d’une fois. »

Maeril plissa les yeux. « J’essayais d’être subtile. »

« La subtilité n’a pas survécu à la répétition. »

Elle ouvrit le guide avant qu’il puisse trop s’en amuser.

Maeril se pencha sur la page. « Des mousses qui ne poussent que sous une ombre ancienne. Des résines qu’on peut récolter sans blesser l’écorce. »

Plus bas figuraient des champignons parmi les racines mouillées et des lianes veinées de blanc qu’aucune main sensée ne touchait à nu.

« Une vraie forêt », dit Maeril.

« Tu as connu des forêts. »

« Pas comme celle-ci. Pas aussi vieilles. Des racines qui traversent les royaumes et les guerres. Des arbres qui vivaient avant qu’on trace la moitié des frontières sur ces cartes. »

Elle tourna une page avec soin.

« Et ce ne sont que les lisières. »

Ils achetèrent le guide et deux cartes. L’une était officielle. L’autre portait des corrections manuscrites qui indiquaient des puits, des sanctuaires et les passages les plus sûrs.

Rishi étudia le guide tandis que Maeril comparait les cartes. Les notes sur les racines, les pentes et les chemins oubliés le retinrent plus longtemps que n’importe quelle liste de plantes.

« J’aimerais voir comment on se déplace dans une forêt aussi vieille », dit-il.

« Évidemment. »

Rishi la regarda. « Tu veux y aller. »

Sa main resta sur la page ouverte. « Oui. »

« Alors, on y va. »

L’expression de Maeril s’adoucit.

Pendant un moment, le guide resta ouvert entre eux tandis que le commerce coulait de tous côtés. Ni l’un ni l’autre ne regarda vers le nord.

Maeril rangea le livre à portée de main.

Avant midi, ils retournèrent à l’auberge récupérer leurs sacs. Ils emballèrent de la nourriture, rangèrent les cartes à l’abri et protégèrent le matériel de réparation contre la pluie.

Peu après, ils atteignirent la limite sud de la ville. La route du Commerce s’étendait devant eux entre l’herbe basse et les haies, vers Pierremousse et la vieille forêt au-delà.

Maeril ajusta sa sacoche. Elle regarda une fois en arrière, puis fit face au sud.

« Viens. Avant que j’achète une troisième carte juste pour la corriger. »

Rishi posa son bâton sur la route.

Ensemble, ils quittèrent Franc-Marché et partirent vers le Wealdath.