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Prêt à écouter.

Le cinquième jour, les arbres cessèrent de faire place à la route.

Ils ne se refermèrent pas sur elle. La piste courait toujours sous les roues, deux ornières sombres creusées parmi les racines et le vieux terreau de feuilles. Mais la forêt avait poussé autour de chaque tournant, si bien que la caravane semblait moins y entrer qu’être jaugée par elle.

Pendant cinq jours, Maeril avait cru que le prochain tronc immense devait être le plus vieil arbre qu’elle ait jamais vu. Chaque fois, elle s’était trompée.

La lumière tardive traversait la canopée en minces rais verts. Elle trouvait de la mousse bien au-dessus de sa tête, argentait un filament de lichen suspendu, puis disparaissait de nouveau avant d’atteindre le sol. L’air sentait l’écorce mouillée et la pourriture profonde, saine, de feuilles tombées avant la construction de la plus vieille maison de Pierremousse.

Puis de la toile apparut entre les troncs.

Ce n’était pas Myth Rhynn.

Le camp avancé occupait une longue butte où le sol restait assez sec pour les roues. Les tentes humaines se dressaient près de la route, à côté des chariots de ravitaillement, des feux de cuisine, du grain empilé et des râteliers d’outils. Plus loin, des abris de branches vivantes courbées et de panneaux tressés se posaient si légèrement contre la forêt que Maeril en perdait les contours dès qu’elle détournait les yeux. D’étroits sentiers passaient entre eux en évitant les racines. Des gens portant des cartes roulées, des piquets marqués ou des plateaux couverts allaient plus loin parmi les arbres et revenaient par les mêmes rares chemins.

Aucune ruine ne se découvrait derrière eux. Pas de tours brisées. Pas de cité antique prête à récompenser cinq jours d’inconfort par une vue spectaculaire.

Seulement davantage de forêt.

Maeril contourna une racine, déplaça la sangle qui lui mordait l’épaule et leva de nouveau les yeux. « Si c’est la lisière, je m’oppose aux dimensions du milieu. »

Rishi marchait près du chariot des voyageurs. La poussière s’était logée dans les plis de sa cape de voyage et autour des bandes qui enveloppaient ses mains. Il suivait le rythme du chariot depuis cinq jours sans avoir admis une seule fois que c’était parfois pire que de marcher librement. « C’est noté. »

Toman était assis sous la bâche, une main en appui contre la banquette. La route avait mis du gris sous ses yeux et lui avait pris le peu de forces que Pierremousse lui avait laissé. Sa main tremblait contre son genou d’un petit mouvement constant, qui ne cessait plus au repos. Il vit que Maeril le regardait et se redressa. Elle détourna les yeux avant que cet effort devienne une représentation à son intention.

En tête de la caravane, Lysa leva un bras. Le premier conducteur orienta son attelage vers une rangée dégagée pour les chariots. Avant que les roues s’arrêtent, Lysa était déjà près des chariots.

« Les coffres de nourriture sous l’auvent huilé. L’huile des lampes reste loin des feux de cuisine. Marda, prenez l’espace près du deuxième tonneau d’eau. Le chariot des voyageurs va là, pas là : le terrain descend derrière cette racine. »

Les gens se mirent en mouvement. Lysa rattrapa un porteur qui apportait une caisse au mauvais tas et le fit tourner de deux doigts posés sur un coin de la caisse. Elle en envoya un autre desserrer le trait arrière avant que la mule s’écorche à force de frotter. Quand Rishi aida Toman à descendre du chariot, un tabouret et une couverture pliée étaient apparus près du coffre d’herbes ouvert de Marda.

« Asseyez-vous », dit Marda à Toman.

Il regarda les chargements qu’on descendait des chariots.

« Ce n’était pas un mot difficile », ajouta-t-elle.

Toman s’assit.

Lysa désigna une portion de terrain plat entre les tentes humaines et le premier abri tressé. « Vous trois, vous pouvez travailler là. Assez près de Marda, assez loin pour qu’une mauvaise nuit ne réveille pas tous les gens épuisés du camp. Après le crépuscule, restez sur les sentiers au balisage pâle. Ne franchissez jamais une cordelette rouge, quelle que soit l’heure. »

Maeril suivit son geste. De fines cordelettes étaient tendues entre des piquets hauts comme le genou, au-delà des derniers abris de travail. Certaines étaient d’un blanc passé. D’autres avaient été teintes d’un rouge sombre qui disparaissait presque parmi les racines et les fougères brunes. « Qu’y a-t-il au-delà des rouges ? »

« Des endroits où vous n’avez pas l’autorisation d’entrer. »

« Remarquablement instructif. »

Lysa s’était déjà tournée pour vérifier une pile de paniers couverts. « Cela vous gardera en vie plus sûrement qu’une réponse intéressante. »

Maeril l’aimait bien. C’était gênant.

Rishi posa leur caisse la plus lourde près de la table de travail que quelqu’un avait installée sur deux tréteaux. « Pour quels travaux sort-on du camp ? »

Lysa désigna les choses au fur et à mesure. « Ces rouleaux partiront à l’aube avec l’équipe chargée de relever les itinéraires. Les coffrets noirs contiennent les registres des protections : seules des mains Elmanesse les touchent. Les piquets de fer sont destinés aux endroits déjà jugés assez sûrs pour être marqués. Les équipes humaines portent, cuisinent, réparent et ravitaillent le camp. Les Elmanesse consignent les anciens ouvrages magiques et décident de ce qu’on peut approcher. Les éclaireurs Suldusk lisent les chemins plus profonds et nous disent ce qui doit rester intact. »

Deux ouvriers soulevèrent ensemble un des coffrets noirs. Un troisième en vérifia les sceaux avant qu’ils l’emportent.

« Et la restauration ? » demanda Maeril.

Lysa regarda le camp autour d’eux. « C’est ça, la restauration. »

« De la toile et des listes ? »

« Pour l’instant ? Surtout. » Lysa passa une corde détendue par-dessus un montant de chariot. « Nous cartographions les dangers. Nous consignons ce qui répond. Nous empêchons les gens de répéter la même erreur mortelle parce que personne ne l’a notée la première fois. Si quelqu’un répare un jour Myth Rhynn, ce sera parce que ce camp aura passé des années à apprendre où poser un pied sans en réveiller le mauvais morceau. »

Maeril regarda de nouveau la forêt au-delà des cordelettes rouges. Vaelos se tenait là. Il était arrivé sans qu’elle le remarque. Des anneaux d’argent retenaient ses cheveux sombres loin de son visage. Ses mains étaient visibles le long de son corps, et il posait sur elle une attention assez patiente pour laisser penser qu’il avait entendu la plupart des questions.

« Vous avez dit que son mythal était fracturé », dit Maeril. « Qu’est-ce que ça veut dire, quand la chose est apparemment assez grande pour qu’un camp entier se trouve à sa portée sans la voir ? »

Vaelos pesa sa formulation. « Cela veut dire que vous cherchez le bord de quelque chose qui n’a pas été fait avec un bord. »

« Ça ressemble à une esquive de magicien. »

« Vraiment ? »

« Oui. Je m’en sers moi-même. »

Son regard alla brièvement vers les ouvriers qui portaient le coffret scellé. « Un mythal n’est pas une seule protection. Ni une barrière, ni un sortilège, ni un objet caché sous la terre. C’est de la Haute Magie tissée à travers un lieu. De multiples fonctions. De multiples permissions. Des protections, des exclusions, des réponses. Certaines destinées à agir ensemble. D’autres à ne s’éveiller que dans des conditions que leurs créateurs comprenaient. »

Maeril posa les deux mains sur son propre bâton tordu. « Et celui-ci ? »

« Fracturé. Pas mort. Une partie peut encore protéger ce qu’une autre expose. Un ouvrage peut défaillir tandis qu’un autre répond trop fort. Nous pouvons en consigner les conséquences. Préserver ce que savaient les érudits qui nous ont précédés. Apprendre quels itinéraires sont restés sûrs. »

« Mais vous ne pouvez pas lire l’ensemble. »

« Il n’existe aucun point extérieur d’où nous pourrions le faire. »

Maeril baissa les yeux vers les notes et les boîtes d’encre empilées près de ses bottes.

Par où commencer ? pensa-t-elle.

Pour une fois, elle ne chercha pas de sortilège.

De l’autre côté du camp, le bois frappa deux fois le bois. Toman avait quitté le tabouret. Il se tenait près du chariot des voyageurs, un maillet dans une main et un court renfort de frêne appuyé contre le châssis. Une des traverses sous la banquette avait pris du jeu. La vieille cheville dépassait de l’assemblage d’un demi-doigt.

« Toman », appela Marda.

« Il faut remettre ça en place. »

« C’était déjà à faire hier. »

« Hier, je n’avais pas mes outils. »

Il ajusta le renfort sous la banquette et éprouva le fil du bois avec son pouce. Sa main tremblait toujours, mais le mouvement changea au contact du bois. Ses doigts trouvèrent l’assemblage. Il ajusta le renfort, tourna la cheville pour lui faire suivre le trou usé et porta son premier coup exactement là où il fallait. Le chariot répondit par une note nette et sèche.

Rishi s’approcha sans lui prendre le maillet. Marda resta de l’autre côté de Toman. Maeril observait depuis la table de travail.

Toman frappa de nouveau la cheville. Puis encore une fois, plus légèrement. Il vérifia l’alignement du renfort du regard et déplaça sa prise.

Son souffle se raccourcit.

Rishi l’entendit avant Maeril. « Une pause. »

« Encore un coup. »

Toman leva le maillet. Le fin tremblement de sa main s’accentua. La tête du maillet vacilla au-dessus de la cheville. Ses doigts se crispèrent trop tard, et le manche glissa contre sa paume.

Rishi le rattrapa avant qu’il heurte la roue. Toman essaya de se redresser, mais sa jambe droite plia de travers sous lui. Le bras libre de Rishi passa sous ses côtes et prit son poids avant que son genou touche terre.

« Je vous tiens. »

« Le renfort… »

« Restera profondément offensé une minute de plus. » Maeril rapprocha le tabouret du pied. « Il a attendu cinq jours. Il peut s’exercer à la patience. »

Toman les laissa l’y asseoir. Son souffle était haut et rapide. Il essaya d’aspirer davantage d’air, la poitrine se soulevant contre la main stable de Rishi.

« Ne cherchez pas à en prendre plus », dit Rishi. « Laissez d’abord sortir ce souffle. »

Toman expira en deux fois, d’un souffle brisé. Rishi s’accroupit devant lui. Deux doigts se posèrent à l’intérieur du poignet de Toman. Marda observait le pouls à sa gorge, une main légèrement posée dans son dos.

Le camp bougeait toujours. Un couvercle de marmite claqua près du feu de cuisine. Quelqu’un réclamait une couronne de corde égarée. Derrière eux, la dernière caisse descendait du chariot dont Toman avait presque réparé le renfort.

« Le souffle d’abord », dit Rishi après un moment. « Puis la main. Puis la jambe. »

Marda hocha la tête. « Le pouls est toujours irrégulier. »

Maeril ouvrit la caisse contenant ses notes de Pierremousse. Les feuilles avaient bougé pendant le voyage malgré deux sangles et des menaces qu’elle avait jugées suffisantes. Elle trouva le nom de Toman, puis le compte rendu de sa chute sur l’aire de départ. « Là-bas, ses tremblements ont empiré avant qu’il tombe. »

« Alors qu’il respirait déjà mal », répondit Rishi.

« Et après avoir dit au revoir, marché dans la boue et essayé de faire croire que rien de tout ça n’était un effort. »

Toman la regarda. « Je suis assis juste ici. »

« Parfait. Vous pouvez donc corriger mes notes. »

Sa bouche se pinça.

Marda ouvrit un de ses sachets et fit sentir à Maeril la feuille écrasée qu’il contenait. Une odeur amère, verte, un peu piquante. « Bétoine des bois profonds. » Puis elle toucha une fine botte de lamelles d’écorce pâle. « Du jeune sureau. Ces plantes calment les secousses chez certains. Pas toujours. Pas longtemps. Aucune des deux ne me dit pourquoi le souffle lâche en premier. »

Maeril traça quatre lignes à l’encre fraîche : travail commencé ; souffle raccourci ; tremblement accru ; forces défaillantes. « Alors, nous arrêtons de demander ce qui le fait trembler. Nous cherchons ce qui l’empêche de récupérer après un si petit effort. »

Rishi regarda la cheville à demi enfoncée. « Nous ne lui demandons pas de recommencer. »

« D’accord. » Marda tendit la main vers une tasse. « Nous accompagnons ce qui se passe déjà et nous observons l’ordre des changements. »

Toman fixait le chariot. Le renfort était droit. Il ne manquait qu’un coup pour que la cheville soit en place. « Mes mains savaient faire. »

Rishi gardait deux doigts sur son poignet. « Elles savent toujours. »

Des pas approchaient par le sentier au balisage pâle. Pas des pas hésitants. Des pas prudents.

Une jeune elfe passa entre les abris, une main effleurant le bord d’un panneau tressé. L’autre pendait librement le long de son corps. Ses yeux pâles faisaient face à l’espace de travail sans trouver un seul visage. Une grive bougea sur une branche au-dessus des tentes ; sa tête suivit à peine le mouvement, puis se tourna vers le bruit de la respiration de Toman.

Aestra paraissait plus maigre qu’à Pierremousse. La forêt avait mis de l’humidité au bas de ses vêtements et une lassitude grise sous sa peau. Elle s’arrêta au bord de l’espace de travail, à l’écoute des maillets, des voix, des toiles et du discret effort humain pour ne pas respirer trop fort.

Maeril referma les doigts sur la feuille. « Tu as pris ton temps. »

Aestra tourna le visage vers sa voix. « Vos chariots aussi. » La réponse était assez sèche pour rassurer Maeril pendant presque un demi-souffle.

Maeril regarda son ourlet mouillé. « Tu as pu te reposer ? »

« Un peu. » Aestra frotta une main froide sur l’autre. « La prochaine fois, je veux une place assise, une couverture et rien de plus difficile à faire que me plaindre de la route. »

Un ouvrier Elmanesse portant une botte de piquets marqués s’était arrêté sur le chemin. Il parla sèchement en elfique. Les épaules d’Aestra se replièrent.

Vaelos répondit derrière lui. Il n’éleva pas la voix. L’échange dura trois phrases. Maeril ne comprit aucun des mots et tout le résultat.

L’ouvrier regarda Vaelos, puis Aestra. Sa bouche devint une ligne. Il déplaça les piquets contre son épaule et poursuivit son chemin.

Vaelos croisa le regard de Maeril, sans donner le moindre signe qu’une permission plus large ait été accordée. Puis il s’éloigna.

Aestra trouva la table de travail du dos des doigts. Ils en parcoururent le bord une fois, puis revinrent plus lentement, jusqu’à ce qu’elle en situe la position. Maeril déplaça une bouteille d’encre fermée avant que sa main l’atteigne.

« Toman a essayé de réparer le chariot », dit Rishi.

« Avec succès », dit Toman.

« Presque », corrigea Maeril.

Ils lui donnèrent le déroulement de l’épisode. Rien de plus. Le souffle, le tremblement, la prise qui lâche, la jambe, la lenteur à récupérer. Marda nomma ce que les plantes connues pouvaient apaiser. Maeril lut les heures qu’elle avait notées. Rishi gardait son attention sur le corps devant lui.

Aestra écouta, la tête un peu baissée. Puis son attention alla ailleurs.

Ce n’était pas un regard. Ses yeux pâles ne fixaient toujours rien. Le changement passait par l’immobilité de ses mains et par le souffle suivant, qui s’arrêta à mi-chemin.

Hors de l’espace de travail, la grive vola vers une autre branche. Aestra suivait quelque chose qui ne bougeait pas avec elle.

« Son corps récupère. »

Rishi regarda la main de Toman. Le tremblement avait un peu diminué depuis qu’il s’était assis. Sa jambe tenait. Son souffle restait trop peu profond, mais ne s’emballait plus. « Lentement. »

« L’autre chose, non. »

La plume de Maeril s’arrêta au-dessus de la page. « Quelle autre chose ? »

Aestra chercha le mot. « Une pression. »

« Où ? » demanda Marda.

« Autour de lui. À travers lui. Pas dans sa main. » Elle fronça les sourcils. « Elle ne tremble pas. Elle n’a pas besoin de respirer. Elle est simplement là. »

« Plus forte ici qu’à Pierremousse ? » demanda Maeril.

« Plus proche. »

« Ce n’est pas la même réponse. »

« Je sais. »

Marda leva le sachet de bétoine. « Si cela calme sa main, peux-tu me dire si la pression change aussi ? »

Aestra leva le menton. « Oui. » Au regard de Rishi, elle ajouta : « Une fois. »

Elle chercha de nouveau la table. Sa main passa à côté. Pendant deux mouvements, ses doigts ne trouvèrent que de l’air. Alors Maeril lui prit le poignet, sans serrer, juste pour placer le bord de la table sous sa paume. Aestra s’y appuya plus lourdement qu’elle ne l’aurait voulu. La toux vint, petite et sèche.

Rishi se releva près de Toman et s’approcha assez pour qu’Aestra l’entende sans que le camp les entende. « Arrête de regarder. »

« Je l’ai trouvée. »

« Et maintenant, tu cherches de nouveau la table. »

Sa mâchoire se crispa. Une nouvelle toux se prit dans ses mots. Elle l’étouffa dans sa manche, respira une fois et resta debout. « Je peux poursuivre. »

« Quand tu auras récupéré. »

Aestra resta immobile. Puis elle hocha la tête.

La lumière tardive se retira de la canopée. Autour d’eux, le camp changeait de tâche. Les coffrets scellés disparaissaient sous les abris. On comptait les outils en les remettant aux râteliers. Un feu de cuisine fut couvert pour garder ses braises ; deux lampes furent capotées avant que la nuit soit tout à fait tombée. Les voix baissaient tandis que chacun achevait ce qui ne pouvait attendre le matin.

Marda mit de l’eau à chauffer sur une petite flamme autorisée. « Nous pourrons commencer dès que l’eau bouillira. »

« Non », dit Vaelos. Il se tenait de nouveau au bord de leur espace. Maeril commençait à le soupçonner de pouvoir apparaître partout où une vérité gênante prenait forme.

Vaelos regarda Toman, les herbes posées près de la tasse, puis la main d’Aestra toujours à plat sur la table. « Le travail qui n’est pas nécessaire cesse au couvre-feu. »

« Ceci est nécessaire », dit Maeril.

« La plupart des gens qui enfreignent une règle le pensent. »

« Son corps a déjà fait la partie dangereuse. Nous ne provoquons pas une nouvelle crise. Nous connaissons l’ordre, maintenant, et elle… » Maeril s’arrêta. « Aestra peut percevoir si quelque chose change sous les symptômes. Si nous en restons là, demain nous repartirons avec un autre corps, une autre heure et une moins bonne question. »

Vaelos regarda Rishi.

Rishi n’adoucit pas leur demande. « Nous n’irons pas au-delà du repos, de la respiration et du traitement que Marda utilise déjà. Nous arrêterons si l’un ou l’autre va plus mal. »

« L’un ou l’autre », répéta Vaelos.

La bouche d’Aestra se pinça.

Marda leva le sachet. « L’eau est presque prête. »

Vaelos écouta le camp s’apaiser autour d’eux. « Une heure. Achevez cet essai. »

Maeril relâcha le souffle qu’elle avait préparé pour une nouvelle dispute. « Merci. »

Vaelos gardait son attention sur elle. « Ne faites pas dire à cette heure plus qu’elle ne dit. » Puis il les laissa faire.

Marda mesura la bétoine dans la tasse. Elle brisa une lamelle d’écorce pâle de sureau contre son pouce et l’ajouta à l’eau. Une vapeur amère monta entre ses mains.

Rishi installa Toman, le dos soutenu par une couverture roulée, les pieds à plat sur le sol. « Laissez le souffle descendre. Ne forcez pas avec le haut de la poitrine. » Toman essaya une fois, échoua, puis recommença.

Marda attendit qu’il puisse déglutir sans lutter pour trouver de l’air. Puis elle lui mit la tasse dans les deux mains, mais garda les doigts dessous jusqu’à ce que sa prise tienne. « Une petite gorgée. »

Toman but. Son visage se plissa autour de l’amertume.

« À ce point ? » demanda Maeril.

« Pire. »

« Prometteur. » Elle posa une feuille vierge près du compte rendu de Pierremousse.

Rishi comptait les pulsations de Toman sans en donner le nombre à voix haute. Marda surveillait sa peau et sa bouche, à la recherche du moindre signe qu’il supportait mal les plantes. Maeril nota l’instant où il avala, la profondeur d’une respiration sur cinq et le tremblement visible contre la tasse.

Aestra se tenait debout, les deux mains sur la table de travail.

« Tu n’es pas obligée de regarder sans arrêt », lui dit Rishi.

« Non. Mais si je ne le fais pas, nous n’apprendrons que ce que vous savez déjà. »

Maeril leva les yeux de sa feuille. « Un compte rendu au début. Un autre quand son état change. Rien à prouver entre les deux. »

Aestra y réfléchit, puis hocha la tête. « Elle est toujours là. »

Le camp perdit peu à peu ses derniers bruits de travail. Un maillet se tut. La bâche d’un chariot claqua une fois avant d’être attachée. Des pas passèrent sur le sentier pâle et ne revinrent pas. Sous les abris, les lampes capotées formaient de petites flaques ambrées qui n’atteignaient jamais les cordelettes rouges.

La respiration de Toman commença à changer. Pas d’un seul coup. Un souffle descendit plus bas sans accrocher. Pas le suivant. Puis trois se succédèrent, plus lents et assez profonds pour faire bouger la couverture dans son dos.

Rishi déplaça deux doigts sur son poignet.

« Mieux ? » demanda Toman.

« Différent », dit Rishi.

Marda observa encore une minute avant de s’autoriser un signe de tête. « Mieux. »

Le tremblement suivit. Toman baissa les yeux lorsque la tasse cessa de cogner faiblement contre son pouce. Il desserra sa prise, puis referma la main. Ses doigts répondirent. Sans netteté. Sans force. Mais sans cette correction violente qui leur avait arraché le maillet. Il tint la tasse d’une seule main.

Personne ne poussa de cri de joie. Marda lui prit la tasse avant que l’espoir le pousse à tenter plus que l’instant ne pouvait supporter.

« Vous ne finirez pas le renfort ce soir. »

Toman regarda le chariot. « Demain ? »

« Demain, nous verrons si la position assise vous offense. »

Sa bouche bougea. Cela aurait pu devenir une protestation un jour où il aurait eu davantage de forces. À la place, le soulagement entra dans son visage avec tant de prudence que Maeril faillit ne pas le voir.

Elle écrivit : souffle tenu ; main fermée ; tasse stable. Puis, en dessous : temporaire. Soutiens combinés. Cause inconnue. « Aestra ? »

Aestra sourit d’abord vers Toman. « Votre main est plus calme. »

« Vous arrivez à le savoir ? »

« J’entends à peine la tasse bouger. »

Le sourire resta lorsqu’elle chercha sous ce bruit ordinaire. Puis il disparut. Ses doigts se crispèrent sur la table. Sa tête se tourna brusquement vers la forêt profonde. « Non », souffla-t-elle.

La toux la plia en deux.

Rishi l’atteignit avant que son front heurte la table. Il prit son poids sous les épaules et la fit descendre doucement sur un genou. « Assez. »

Aestra toussa dans sa manche.

Le tissu était marqué de rouge lorsqu’elle l’éloigna de sa bouche.

Toman commença à se lever. « Restez », dit Marda, une main déjà ferme sur son épaule. De l’autre, elle passa un linge plié à Rishi.

Il le tint là où Aestra pourrait le trouver et régla sa respiration sur celle qu’elle ne pouvait pas encore prendre. « Expire d’abord. Ne te bats pas pour le souffle suivant. »

La main d’Aestra trouva son avant-bras. Elle serra les bandes assez fort pour les faire glisser sur le côté. La toux s’apaisa peu à peu. Son souffle revint, ténu et à vif.

« Ça n’a pas changé. »

« Ne regarde plus. »

« J’avais raison. »

« Oui. »

Rishi ne l’aida à se relever que lorsque ses jambes tinrent. Ses mains cherchèrent la table et la trouvèrent du premier coup, cette fois, mais elles tremblaient une fois posées dessus.

Marda referma les sachets d’herbes et ramena la couverture autour de Toman.

« Son corps tient mieux », dit Aestra. Sa voix s’était amincie. « Ça compte. »

Toman regarda le sang sur son linge. « Et le vôtre ? »

Aestra tourna le visage vers lui. « Le mien répond à une autre question. »

Marda conduisit Toman vers la tente où il dormirait, un pas mesuré à la fois. Il y alla sans feindre de pouvoir marcher seul. À l’entrée, il regarda une fois le renfort à demi réparé, puis Aestra. La toile retomba derrière lui.

L’heure accordée était presque écoulée. Une seule lampe restait découverte dans leur espace de travail. Au-delà, le camp reposait dans une obscurité qui gardait ses formes : abris, racines, corps endormis et cordelettes rouges tendues en travers des sentiers que personne ne devait prendre. Aestra gardait le visage tourné vers ces cordelettes.

« Ce que vous avez fait l’a aidé. »

Maeril reboucha l’encre. « Pour ce soir. »

« Pour ce soir, ce n’est pas rien. »

« Non. » Maeril regarda la ligne qu’elle avait écrite. « Ce n’est pas rien. »

Aestra prit une inspiration prudente. « Mais la pression n’a pas faibli quand il allait mieux. Elle était là avant les herbes. Elle était là après. On peut aider son corps à la porter. C’est ça qui a changé. »

Rishi restait à portée de main sans la toucher. « D’où vient-elle ? »

Aestra leva une main. Elle ne désignait pas exactement quelque chose. Elle suivait. Ses doigts s’orientèrent vers un sentier sombre derrière l’abri tressé le plus proche, au-delà d’une cordelette rouge tendue en travers entre deux piquets.

« De plus loin dans la forêt. »

Maeril regarda sa main, puis la cordelette. « À quelle distance ? »

« Je ne sais pas. »

« Tu peux la trouver ? »

« Je peux suivre ce qui m’attire. »

« Ce n’était pas ma question. »

La bouche d’Aestra se pinça. « C’est la réponse que j’ai. »

Aestra posa deux doigts sur la table pour se stabiliser face à une nouvelle vague de désorientation. « Quand je suis la blessure autour de Toman, quelque chose répond au-delà de cette limite. Pas des mots. Pas un chemin que je saurais nommer. Une direction. Ce qui me prête la vue est là, et la distance ne m’en protège plus. »

« Est-ce que cela t’appelle ? » demanda Rishi.

« Peut-être. »

« T’emporte ? »

La gorge d’Aestra bougea. « Peut-être. »

La flamme de la lampe vacilla. Quelque part au-delà du camp endormi, un oiseau cria une fois, puis se tut.

« Je ne peux pas le savoir d’ici », dit Aestra. « Chaque fois que je me tends vers cette chose, quelque chose reste ouvert. Le repos en referme moins qu’avant. Ce soir… » Ses doigts se crispèrent sur la table. « Ce soir, ça ne s’est pas refermé du tout. »

Maeril regarda le sang qui séchait sur le linge. « Alors, nous demanderons à Vaelos dès l’aube. »

« Et il demandera à quelqu’un d’autre. Et ils consulteront les limites. Et les responsables décideront si je suis assez dangereuse pour qu’on m’enferme, ou assez utile pour qu’on m’examine. »

« Vaelos t’a fait une place. »

« Oui. » La voix d’Aestra s’adoucit. « Il l’a fait. Il sera prudent. Mais prudent, ce sera peut-être trop tard. »

Rishi ne dit rien. Aestra se tourna vers lui en suivant le bruit de sa respiration. « Vous avez amené Toman ici parce que la distance vous empêchait de comprendre ce qui lui arrivait. Vous avez observé son corps plus près de la blessure, et vous avez trouvé comment l’aider à tenir. »

Elle se tourna vers Maeril. « J’ai besoin que vous soyez plus près de ce qui m’arrive. »

La main de Maeril se posa sur la bouteille d’encre bouchée. « Au-delà de la limite autorisée. »

« Oui. »

« Ce soir. »

Aestra rassembla son souffle, les deux mains immobiles. « Je croyais avoir plus de temps. »

« Je peux suivre ce qui m’attire. Je ne peux pas affronter seule ce qui répond. Si nous attendons que la permission soit en règle, je n’aurai peut-être plus la force de vous guider. Je ne survivrai peut-être pas à ce qui m’emporte. »

Elle leva le menton. « Venez avec moi. »

De l’autre côté du camp, une lampe s’éteignit. Ni l’un ni l’autre ne parla.