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Prêt à écouter.

Le dernier fragment de la protection s’éteignit.

Un instant plus tôt, une lumière brisée flottait entre les racines. À présent, Rishi voyait au-delà, dans un creux qui n’existait pas auparavant.

Il gardait un bras fermement passé dans le dos de Nessari. Ses jambes restaient nouées autour de sa taille et, à chaque inspiration, ses doigts se crispaient sur son col. Il la remonta contre lui sans quitter l’ouverture des yeux.

À l’intérieur, rien dans la forêt ne lui paraissait différent, du moins rien qu’il eût su nommer. Le même sol mouillé. Les mêmes vieux troncs. Le même air nocturne, froid sur son visage.

Pourtant, le silence commençait à la frontière disparue et ne la dépassait pas. De l’eau gouttait quelque part entre les racines. Rishi la vit tomber, puis en attendit le bruit trop longtemps.

Elenya s’arrêta près de lui.

La Mère des Racines ne porta la main à aucune arme. Elle se redressa, leva la tête et observa le creux avec les précautions de quelqu’un qui approche d’une tombe dont il connaît le nom. Sirael tenait son arc baissé, une flèche toujours prête entre les doigts. Thiarel planta les deux pieds dans le sol et sembla écouter par leur entremise. Faelar fixait l’obscurité sans ciller.

Elenya passa la première. Sirael et Thiarel s’écartèrent juste assez pour garder le champ libre entre les arbres. Faelar resta près de Rishi, qui suivait avec Nessari. Ils n’approchaient pas en chasseurs. Ils avançaient lentement, laissant de l’espace devant eux.

Les elfes se mirent à parler à mi-voix dans leur langue.

Rishi observa plutôt leurs mains. La prise de Sirael se relâcha d’un rien. Thiarel abaissa sa main valide. Une brève réponse d’Elenya mit fin à trois questions à la fois.

Personne ne détourna les yeux.

Devant eux, Maeril se tenait seule.

Le Bâton vivant reposait en travers de ses paumes. Une faible lueur verte habitait ses lignes sculptées, mais ce n’était pas elle qui retenait Maeril. Ses épaules s’étaient immobilisées. Elle penchait la tête comme si elle sentait quelque chose remuer sous le bois.

Le bâton pulsa.

Rishi sentit une réponse dans le sol : un battement lent, puis le silence.

Maeril fit un pas.

La forme devant elle se précisa tandis que s’éteignaient les dernières lueurs de la protection. Une silhouette était assise sur un renflement de pierre enserré de racines, les mains ouvertes de part et d’autre du corps. À peu près de sa taille, la taille fine et les membres longs. Du bois pâle épousait les formes des muscles et des os. Des plaques plus sombres couvraient les épaules, la poitrine et les articulations. Rien n’avait été cloué ni sanglé. Tout semblait avoir poussé ainsi.

Son visage était lisse et immobile. Une faible lumière attendait derrière ses yeux.

Maeril se rapprocha.

Nessari desserra les jambes. Rishi la posa à terre, mais elle resta contre lui, une main agrippée aux plis de sa robe. Elle parla très vite en elfique en désignant la silhouette assise. Sa voix tremblait. Sirael répondit sans se retourner.

Faelar se rapprocha de Rishi.

« Ils ont peur de nommer ce qui se trouve ici. »

Rishi le regarda. Le visage du conteur n’exprimait plus aucune peur, seulement la tension d’un vieux souvenir devenu trop proche.

« Nomme-le pour moi », dit Rishi.

Faelar regarda Maeril lever le bâton à côté de la silhouette.

« Les Hauts Mages créaient des ouvrages qui devaient leur survivre. Les récits les plus anciens parlent de veilleurs placés auprès de ces ouvrages. Des gardiens qui ne renonçaient pas à leur veille quand une maisonnée dormait, quand un bosquet changeait, ni quand tous les gardiens vivants avaient oublié pourquoi cette veille avait commencé. »

La silhouette gardait la tête inclinée.

« Un gardien tenu de rester », dit Rishi.

Faelar acquiesça. « Celui qui ne quitte pas la veille. Dans la langue du commerce, un Sans-Sommeil. »

Le nom passa parmi les elfes dans un murmure.

Maeril se tenait désormais assez près pour toucher cet être. Le bâton battit de nouveau sous sa main.

Cette fois, quelque chose répondit.

Du bois craqua, sans un souffle de vent. La tête se tourna vers elle de la largeur d’un doigt, et la lumière se rassembla derrière les yeux.

Nessari cessa de parler.

Tous restèrent immobiles dans le creux tandis que le Sans-Sommeil leur rendait leur regard.


Le bâton ne l’avertissait pas.

Maeril connaissait ses avertissements. Elle avait elle-même inscrit les lignes d’abjuration dans le fil du bois. Elle connaissait le recul brutal d’une protection mise à l’épreuve et la piqûre vive d’une magie hostile qui en cherchait la faille.

C’était une reconnaissance.

La pulsation remontait par ses deux paumes, franchissait ses poignets et s’installait derrière ses côtes. Lente. Régulière. Ce n’était pas son cœur, même si le sien s’était mis à courir après elle.

Des voix s’élevaient derrière Maeril. Aucun mot ne lui parvenait.

Le Sans-Sommeil était assis à un pas, son regard de plus en plus lumineux fixé sur elle. Son corps ne se raidit pas lorsqu’elle abaissa le Bâton vivant. Elle en posa l’extrémité sur la terre et le laissa debout près de la pierre. Les runes s’atténuèrent jusqu’à ne plus former qu’un mince fil vert le long du bois. Le battement continuait.

Maeril tendit la main vers ce visage.

Ses doigts rencontrèrent du bois vivant.

Pas du bois d’œuvre. Pas une coque sculptée. La surface portait de fines lignes de croissance, des reliefs si menus qu’elle les sentit avant de les voir. Des veines pâles traversaient la joue et se creusaient à la mâchoire. D’anciennes blessures s’étaient épaissies en callosités lisses. Sous ses doigts, de minces filets de résine dorée dessinaient les fractures guéries.

Elle suivit l’une de ces lignes vers la gorge. Sous sa main, le corps changeait. Des plaques sombres comme l’ardoise et d’autres couleur de jade se chevauchaient sur la clavicule, pareilles à des feuilles dures. Sous elles, des fibres de liane se tendaient là où auraient bougé des tendons humains. Une écriture reposait sous la surface : courbes et entailles que des cernes plus récents avaient recouvertes sans les effacer.

Un mantelet de petites feuilles reposait sur les épaules de bois. Quelques gousses sèches y pendaient. Sa manche en effleura une, qui rendit un tintement grêle.

Maeril déglutit. Elle avait étudié des créatures artificielles conçues pour imiter la vie. Des protections qui répondaient à l’intention, des magies anciennes qui perduraient bien après leur créateur. Rien de tout cela ne l’avait préparée à une raison d’être autour de laquelle un corps aurait poussé.

Ses doigts atteignirent le centre de la poitrine. Le bois vivant s’y incurvait pour accueillir un gland de pierre de lune. Une lueur verte y reposait, faible comme une braise sous la cendre.

À l’instant où elle toucha ce berceau, la braise remua.

La lumière se rassembla en son centre. Près d’eux, le Bâton vivant répondit. Un battement traversa le sol ; un autre monta sous la paume de Maeril.

Ils s’accordaient.

Les doigts du Sans-Sommeil remuèrent contre la pierre. Maeril ne s’écarta pas. La tête se leva. Des yeux brillants comme la résine trouvèrent les siens et ne les quittèrent plus. Il n’y eut ni réveil brusque ni première inspiration. L’attention revenait par degrés : un mouvement du cou, un infime ajustement de la colonne, une main qui s’essayait prudemment à bouger.

Cette main se leva vers la sienne. Le bout des doigts toucha d’abord ses jointures. Ils étaient frais et fermes ; sous le fil du bois, un léger mouvement évoquait la sève qui circule dans une branche. La main suivit la sienne vers le haut, puis se posa contre sa joue.

Le souffle de Maeril se suspendit. Elle était entrée dans le creux avide de comprendre. Sous ce contact, son avidité s’apaisa. Le Sans-Sommeil suivit le bord de sa pommette, puis une mèche qui s’y était prise, avec autant de précaution pour sa peau qu’elle en avait eu pour ce visage.

Ses yeux la brûlèrent. « Bonjour », murmura-t-elle.

L’être ne répondit pas par des mots. Sa bouche s’adoucit, presque un sourire, et sa paume resta en place.

Maeril y appuya la joue.

Puis elle passa les deux bras autour de ce corps. Des feuilles vivantes effleurèrent sa tempe. Une écorce de pierre pressa durement son avant-bras. Sous l’une et les autres, le corps gardait une chaleur faible et patiente.

Pendant un battement, les bras du Sans-Sommeil restèrent le long de son corps. Puis ils se refermèrent autour d’elle.

Le mouvement était lent, mais sûr. Une main se posa entre ses épaules. L’autre, derrière sa tête, la soutint sans la contraindre. Maeril laissa échapper le souffle qu’elle retenait depuis la rupture de la protection.

Près d’eux, le bâton battait la mesure. La lumière du gland de pierre de lune se stabilisa. La respiration de Maeril se régla sur elle.


Rishi attendit que les bras de Maeril se desserrent.

Il avait repris Nessari dans ses bras lorsque ses genoux s’étaient mis à trembler. Elle pesait maintenant contre son épaule, éveillée mais épuisée, une main toujours crispée dans sa robe.

Le Sans-Sommeil gardait une main de bois derrière la tête de Maeril. Son regard passa une fois sur les autres, puis revint à elle. Rishi n’y vit aucun défi. Il savait aussi qu’il ne fallait pas prendre la douceur pour une garantie de sécurité.

Il se tourna vers Elenya et s’inclina.

La Mère des Racines l’étudia, puis regarda Nessari et Maeril tour à tour. Rishi attendit, les mains occupées, sans formuler sa question.

Elenya acquiesça.

Elle fit signe à Thiarel et Sirael. Les sœurs vinrent se placer de chaque côté de lui.

Puis Elenya se tourna vers les siens rassemblés derrière eux.

Elle parla en elfique, à voix basse. Ses paroles portèrent pourtant dans tout le creux. Faelar la rejoignit lorsqu’elle l’appela. Les deux chasseurs les suivirent vers les blessés, laissant Rishi et les sœurs avec Maeril, Nessari et le Sans-Sommeil.

Rishi s’approcha avec Thiarel et Sirael.

L’air se faisait dense autour de la pierre. Il ne sentait aucune pression sur sa peau ; il prenait seulement conscience du poids de chacun de ses pas.

Sirael surveillait les mains de l’être. Son arc restait baissé, mais la flèche n’avait pas quitté ses doigts.

Thiarel s’accroupit et posa sa paume valide sur la terre.

Elle ferma les yeux.

Le creux demeura silencieux pendant qu’elle écoutait. Rishi vit d’abord sa mâchoire se détendre. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, la surprise passa sur son visage, puis une sollicitude qu’elle ne chercha pas à cacher.

« Cet être se sent en sécurité », dit-elle.

Sirael lui jeta un regard.

Thiarel regarda Maeril, toujours si proche que son épaule touchait le bois vivant.

« En sécurité auprès de sa mère. »

Maeril l’entendit. Elle ouvrit la bouche, mais aucune réponse ne vint.

Ce fut le Sans-Sommeil qui bougea.

L’étreinte se dénoua, et les deux pieds de bois se posèrent à terre. Maeril reprit le Bâton vivant, puis offrit sa main libre. De longs doigts de bois se refermèrent sur elle, et l’être se leva.

Ses articulations craquèrent doucement pendant qu’il se redressait. Un peu plus grand que Maeril, mince et souple, bien d’aplomb, le Sans-Sommeil laissa son mantelet de feuilles se poser sur ses épaules. Le premier pas fut prudent. Le deuxième prit davantage appui. Au troisième, son regard ne suivait plus ses propres pieds.

Maeril le conduisit vers les autres.

Nessari leva la tête. L’émerveillement agrandit ses yeux, mais cette fois elle ne cacha pas son visage. Elle prononça un mot à voix basse en elfique.

Le Sans-Sommeil la regarda.

Sirael attendait que sa sœur en dise davantage. Thiarel se contenta d’un léger haussement d’épaules, et Sirael fronça les sourcils.

« C’est tout ? »

« C’est ce que j’entends. »

Rishi regarda le sentier derrière eux. Au-delà du creux, les blessés avaient encore besoin de bras. Le bosquet avait déjà subi la rupture d’une protection cette nuit.

« Nous rentrons. »

Il s’inclina devant le Sans-Sommeil, puis se tourna vers la maisonnée.

Maeril marchait près de lui, sa main liée à celle de l’être. Thiarel et Sirael longeaient les bords du sentier. Les arbres cédèrent peu à peu la place aux ravages de la nuit : toiles brûlées, noires contre l’écorce, mousse piétinée, gouttes sombres d’ichor d’araignée, linges abandonnés que le froid raidissait déjà.

Les voix leur parvinrent avant les lumières. On apportait de l’eau. On déchirait des bandes de tissu pour les pansements. Quelqu’un cria pendant qu’on lui nettoyait une plaie, puis étouffa le cri.

Ils franchirent les racines qui bordaient la maisonnée.

La guérisseuse la plus proche leva les yeux, les mains suspendues au-dessus d’un pot de baume ouvert. Un chasseur suivit son regard, puis les blessés se tournèrent là où ils étaient assis.

Maeril entra dans la clairière, le Bâton vivant dans une main et le Sans-Sommeil tenant l’autre.

Rishi s’arrêta près d’elle, Nessari contre sa poitrine. Thiarel et Sirael se tinrent de part et d’autre.

Le temps d’un souffle retenu, personne ne parla.