Livre 6 · Partie 7 · Chapitre 6
Ce qui reste
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Prêt à écouter.
Le cinquième matin après la Chambre forte, Maeril dégagea son bureau dans la Tour du Bâton Noir. Elle ne garda que la baguette brisée et le dessin qu’elle avait fait de la ville au-delà.
Le dessin était insuffisant. Elle l’avait su en le faisant. Trois jours à trouver des versions incompatibles de la même ville dans des ouvrages réputés n’avaient pas amélioré son opinion.
Elle abaissa les doigts près du morceau le plus long. Une faible traction se tendit derrière son œil aveugle. Elle éloigna la main, attendit et recommença de l’autre côté.
La traction revint.
Au moins, le bois était cohérent.
Le cabinet prêté par Vajra avait des étagères le long de deux murs, un bureau protégé par magie contre le troisième et une fenêtre donnant sur des toits en réparation. Maeril avait couvert de schémas l’espace restant. Les livres formaient quatre piles, dont elle avait expliqué les distinctions lorsque Rishi avait monté leurs affaires.
Utiles. Faux, mais intéressants. Faux et offensants. Jamais vus par elle, si on lui posait la question.
Il avait laissé chaque pile à sa place.
Leurs visites au conseil, aux tours et chez la famille d’Erik s’étaient achevées ici, avec encore une page lue avant de se coucher. Les notes commencées le jour où ils avaient récupéré la baguette s’étalaient maintenant sur le mur au-dessus du bureau. Rien, dans ces notes, ne permettait encore de franchir une porte.
Rishi arriva avec le miroir qu’elle avait demandé aux réserves. Il le posa sur le bout dégagé du bureau. « Vajra peut-elle la reconstituer ? »
« Elle pourrait réunir le bois. Ce qui lui permettait autrefois de choisir et d’ouvrir un passage s’est brisé avec. »
Elle posa un doigt sur son dessin. « Mais ceci est toujours là quand je la touche. Il faut savoir si elle indique un endroit ou si elle se souvient seulement. »
« Et si Elisa et Tintelle ont atteint cet endroit. »
Maeril regarda le miroir. « J’aimerais le leur demander. »
Elle avait passé les soirées précédentes à étudier les chapitres consacrés à la scrutation. Elle cala maintenant le verre argenté de façon à le voir de son œil valide sans tourner la tête et commença le travail magique.
Dans l’après-midi, la surface parvint à maintenir une image prise au-delà du cabinet. Rishi attendait dans la cour, comme convenu. Elle vit sa main soulever une tasse posée sur la margelle du puits, puis son visage lorsqu’il regarda vers les fenêtres de la tour. L’image s’amenuisa quand elle bougea pour noter la correction qui l’avait stabilisée.
Quand elle appela Elisa, rien ne remplaça son propre reflet.
Elle essaya Tintelle. Elle se rappela l’inclinaison du crâne au-dessus de la table, les petits changements de ton qui amenaient Braisâme à lever les yeux de ses dessins. Le miroir resta argenté.
Rishi la trouva assise devant, après qu’on eut allumé les lampes de la cour. « As-tu vu Elisa ou Tintelle ? »
« Non. »
Il s’assit sur le banc près du bureau. Elle garda les mains contre le cadre du miroir jusqu’à ce qu’il les regarde.
« Cela ne nous dit pas pourquoi », dit Maeril. « La distance entre les plans, des protections, une pratique que je viens tout juste d’apprendre… Il y a plus d’une manière de ne pas voir quelqu’un. »
« Alors, note cela aussi. »
Elle le regarda.
« Demain, tu reliras ces notes quand tu seras fatiguée », ajouta-t-il.
Maeril lâcha le cadre. Elle écrivit sous le nom d’Elisa, puis sous celui de Tintelle : Aucune conclusion.
Elle tourna le miroir de côté et rapprocha de ses notes les morceaux enveloppés de la baguette.
Rishi posa une tasse et une assiette près d’elle.
Elle sentit le thé avant de boire. « Est-ce de la bonté ? »
« Tu as manqué le souper. »
« Attention. Cela pourrait devenir une habitude. »
Il poussa aussi l’assiette vers elle.
Le huitième jour, les restaurateurs avaient assemblé la main gauche de Braisâme sous une armature de soutien. Maeril pouvait suivre les longs doigts de la jointure jusqu’au bout. Une mince bande de lin pâle apparaissait là où la base du pouce aurait dû rejoindre la paume.
Le rapport écrit reposait à côté. Ils avaient trouvé les surfaces qui correspondaient. Ils n’avaient pas encore trouvé assez de matière saine pour se fier au raccord lorsque la pierre redeviendrait chair.
Maeril se tenait près de la table, sa propre main ouverte. Elle avait vu ces doigts ajuster un ressort pas plus large qu’un grain de riz.
À l’étage, Rishi lut le rapport tandis qu’elle changeait le pansement sur la petite coupure qu’elle s’était faite en manipulant un fragment.
« Hier, ils n’arrivaient pas à la placer », dit Rishi.
« Aujourd’hui, ils ne peuvent pas la restaurer. »
Il posa le papier là où elle pouvait le voir. « Je descendrai cet après-midi. Ils auront peut-être besoin d’une autre paire de mains. »
Elle laissa le rapport à l’endroit où il l’avait posé et ouvrit à côté ses notes sur la baguette.
Entre deux examens de la baguette, Maeril étudiait le froid qu’elle avait auparavant tiré du bâton. Elle connaissait la forme qu’il avait prise dans la rue, le bord qui s’élargissait et qu’elle avait maintenu à l’écart de Rishi et de la licorne. Elle étudiait maintenant le sortilège dans un livre emprunté, ses propres notes posées près des schémas.
Ses tentatives gelèrent une pierre à encre, blanchirent le bord du bureau et lui engourdirent les doigts au point qu’elle ne pouvait plus tenir une plume. Elle descendit la pierre à encre à Rishi, qui la réchauffa entre ses paumes pendant qu’elle décrivait la partie qui avait échoué.
Plus tard, dans la salle que Vajra lui avait permis d’utiliser pour cet essai, Maeril assura ses appuis, façonna elle-même la décharge et envoya une vague de froid qui s’élargit sur la pierre nue. Du givre grimpa sur le mur du fond. La décharge la laissa penchée sur sa jambe blessée, le souffle coupé comme si elle avait gravi tous les escaliers de la tour en courant.
Rishi attendait près de la porte, hors de portée du sortilège. Quand elle se redressa, il vint à côté d’elle. Elle n’aurait pas pu recommencer aussitôt. Elle le nota dans son carnet avant de s’appuyer contre le mur pour reprendre son souffle.
« Tu es plus sûre de ce que tu peux faire », dit Rishi. « Même quand tu n’as pas le temps de te préparer. »
Maeril leva le menton. « Oui. Je suppose que les scélérats des Royaumes vont devoir apprendre à craindre la sorcière verte du Pont de la Vouivre. »
« C’est un nom bien long à crier en courant. »
« Alors, qu’ils commencent à l’apprendre dès maintenant. »
Elle soutint un instant son regard en souriant, puis se tourna de nouveau vers le givre. « Je serais nettement plus inquiétante si j’avais encore ce bâton. »
Rishi suivit son regard. « C’est le sortilège que tu as utilisé dans la rue ? »
« Cône de froid. Quand j’ai tué Nar’l, j’ai utilisé le sortilège déjà contenu dans le bois. Je savais le libérer. Je n’aurais pas pu le lancer seule. »
Elle referma le carnet contre sa hanche. « C’était un bâton de surpuissance, Rish. Un artefact tout droit sorti des légendes, et je l’avais entre les mains. Il m’aurait rendue immensément puissante. »
Rishi s’appuya près d’elle, l’épaule contre le mur. « Est-ce vraiment ce que tu veux ? »
Maeril réfléchit à la question. « Non. Pas vraiment. Ça attirerait aussi beaucoup d’ennuis. »
Les jours suivants, Maeril étudia les ouvrages que Vajra lui avait apportés. Certains passages décrivaient une ouverture par sa destination. D’autres décrivaient le seuil franchi pour l’atteindre. Elle plaça ces passages près de ses relevés de la traction de la baguette.
Vajra avait interdit toute tentative d’en tirer davantage de puissance avant qu’elles comprennent ce qui restait. Maeril obéit, d’une mauvaise grâce aggravée par le fait qu’elle était d’accord. Elle mesura la faible réaction que l’objet produisait sans être sollicité, faisant tourner chaque morceau séparément et modifiant la distance entre eux.
Vers la fin de la deuxième semaine, elle rapprocha les extrémités brisées. La traction se défit en pressions croisées, assez vives pour lui faire retirer la main. Elle écarta de nouveau les morceaux avec précaution. La traction se stabilisa.
Elle marqua cette distance sur le lin. Faire tourner le morceau le plus long ne changeait pas la direction de la traction. Celle-ci persistait au-delà de l’extrémité brisée, là où il ne restait rien des anciens liens magiques.
Maeril regarda son schéma. Elle avait suivi le sortilège détruit jusqu’à la cassure et laissé un blanc pour ce qu’elle ne retrouvait plus. Pourtant, la traction se poursuivait au-delà.
Elle écarta le schéma et reposa la main près du bois. Cette fois, elle suivit la traction au-delà des liens magiques, la laissant la mener où elle voulait.
Une extrémité de la baguette se souleva. Au-delà, le bord rectiligne du lin lui sembla se courber vers le haut. Elle voyait pourtant toujours le tissu à plat sur le bureau.
Maeril retira aussitôt la main. Le bord redevint droit tandis que le bois retombait.
Elle attendit que la douleur derrière son œil s’apaise, puis recommença. L’air se déforma au-dessus de la baguette, mais la forme se désagrégea en tremblant avant qu’elle puisse la stabiliser.
Elle fit venir Vajra.
Vajra arriva avec le Bâton Noir. Rishi la suivit et s’arrêta près de la porte.
Maeril leur montra les marques sur le lin. « Je cherchais au mauvais endroit. Il reste ici quelque chose du passage de Braisâme. Regardez au-dessus du bois. »
Elle suivit la traction. L’extrémité brisée se souleva, et elle vit de nouveau le bord du tissu se courber.
Vajra abaissa le Bâton Noir près du bureau. La protection sous le lin s’illumina. Maeril sentit la tension quitter ses doigts.
« Restez ainsi », dit Vajra.
Maeril garda les doigts immobiles. La déformation se stabilisa. Elle la sentait forcer contre la limite maintenue par Vajra, mais elle ne lui échappait plus.
« Maintenant, relâchez. »
Le bois retomba doucement sur le lin. Rishi vint près de Maeril, les yeux sur l’endroit où l’air s’était courbé.
« Est-ce que cela peut nous porter ? » demanda Rishi.
« Je ne pourrais pas le maintenir aussi longtemps seule. » Maeril regarda Vajra. « Si vous pouvez maintenir une limite plus large, je peux essayer de l’agrandir. »
« Il en reste assez pour tenter cela », dit Vajra. « Il nous faudra de la place pour tracer le sortilège. Ce bureau ne suffira pas. »
« Jusqu’à Sigil ? »
« C’est là que mène la trace. Je ne peux pas choisir où nous arriverons dans la ville. Mais nous y serions pour chercher Elisa et Tintelle. »
Elle lui sourit.
Vajra souleva le morceau le plus long en le saisissant à travers le tissu et examina les veines sombres du bois. « Un seul essai. L’élargir consumera ce qui reste. »
« Et pour revenir ? »
Vajra reposa le morceau. « Il faudrait trouver un autre chemin. Je ne peux pas vous promettre de vous atteindre une fois cette puissance dépensée. »
Dehors, quelqu’un cria l’heure. Maeril n’avait pas entendu la précédente. Elle regarda Rishi, puis les deux morceaux qu’elle avait ramassés sur le sol de la salle de l’aquarium.
« Nous aiderez-vous à essayer ? » demanda Maeril.
Vajra rapprocha le schéma. « Je vous aiderai à préparer cela. Ce sera à vous de décider si vous traversez. »
Maeril tira vers elle une feuille vierge et y recopia les distances marquées sur le lin. Vajra prit la plume qu’elle lui tendait et commença à tracer la limite extérieure.